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Cyber-utopies, cyber nihilisme. Approche sensible et critique sur les différentes mouvances théoriques utilisant la technologie comme élément de compréhension et d’action socio-politique.
Marion Lissarrague
2020-2021




Si l'on connaît la technologie aujourd'hui, c'est par son omniprésence quasi-absolue dans nos vies. Il n'y a plus besoin de le préciser, nous avons laissé aux outils digitaux le pouvoir de régner et d'influer sur chaque pan de nos existences. Il est alors crucial de préciser que, par son rôle et par la relation que nous avons développée avec, il convient de la comprendre de manière approfondie d'un point de vue socio-politique. Loin des articles manichéens moralisateurs ou technophiles, je m’intéresse alors davantage aux thèses, théories, manifestes qui lient lutte politique et technologie, comme un mode d’emploi hypothétique du cyberespace, de l’outil digital. Cet écrit représente un essai de synthèse parmi ces courants, ainsi, pour clarifier ce propos je commence par une contextualisation particulière marquant leurs premières inscriptions théoriques, qui par la même occasion, introduisent la façon dont je vais articuler cette tentative de recherche.

Dans les années qui suivirent la mouvance hippie, le LSD, les groupes utopistes, les imaginaires de futurs porteurs d'une société idéale rencontrent le développement de l'informatique personnelle. Le terme cyberespace, désignant l'entièreté des éléments ayant lieu dans l'ordinateur, voit le jour et répète une forme de philosophie utopiste. Ce terme apparaît pour la première fois dans “la déclaration d'indépendance du cyberespace” de J. P. Barlow, marque d'entrée de sa théorisation, une “civilisation de l'esprit” libertaire un monde idéal sans conformisme, sans frontières, sans barrière à la liberté d'expression et de croyance. Sa pensée est fondatrice dans les courants cyber libertaire, mais fait l'impasse sur la réalité, celle du marché. C'est à ce moment que deux hackers s'opposent de manière virulente contre Barlow : Phiber Optik et Acid Phreak. Ces deux jeunes figures de la scène émergente du hacking américain avaient pour habitude de s'introduire dans les systèmes de réseaux computationnels, qui constituent la réalité de ce “cyberespace “, immatériel fantasmé. Ce qu'ils souhaitent déconstruire, c'est l'insistance avec laquelle Barlow affirme qu'il n'y a aucune hiérarchie, aucune forces de contrôle omnipotentes au sein du cyber espace. Acid phreak hacke alors TRW, grande entreprise américaine s’occupant post-Guerre Froide de réguler les systèmes bancaires (crédits, dettes): les données personnelles étaient utilisées pour décider des crédits accordés à chaque individu. Acid Phreak et Phiber Optik dérobent alors dans ce système l’historique bancaire de Barlow et le publient en ligne, démontrant par la même occasion que l'espace digital, qui se faisait déjà absorber par le capitalisme, était tout aussi voire plus dangereux que le monde matériel, que ces nouveaux systèmes globalisés permettaient une réalité encore plus alarmante de se dérouler de manière dissimulée. Leurs discours virulents questionnent aussi l'honnêteté du courant cyber libertarien1 : ce discours est-il innocemment utopiste ou constitue-t-il le camouflage parfait de l'émergence, la future souveraineté de nouvelles forces de contrôle ? Cette opposition entre ces divers personnages constitue une amorce intéressante pour cet écrit, marque d'entrée idéale pour distinguer les courants que je vais aborder, scinder et synthétiser en deux parties (qui dialoguent et se croisent néanmoins). Il existe en majeure opposition les théories qui prônent le cyberspace comme utopie libertaire, radicale, celles qui avancent l’idée d’une utopie plus progressiste, ou encore celles qui développent une utopie libertarienne ancrée dans le néo-libéralisme. À ces utopies se confrontent des courants théoriques annonçant le digital comme marque de la fin de l’humain, du capital. Évidemment, une séparation aussi binaire ne saurait révéler les subtilités théoriques de ces différents mouvements, et c’est de manière finalement très subjective que cette réflexion est articulée. Si cet article regroupe mon analyse de ces théories, donc principalement des écrits, il vise aussi à être augmenté par des dialogues avec des individualités, collectifs alliant d’une manière ou d’une autre ces notions dans leurs pratiques.






fiction et potentialités, utopies non-utilitaristes et transversales/ technoprogressisme



L'essor des réseaux technologiques et les bouleversements animés par l'innovation digitale ont provoqué une mutation sociétale des plus intéressantes. Si l'espace numérique fascine philosophiquement, il fascine aussi sociologiquement: le cyberespace apparaît comme prometteur et salvateur. Dans les années 90, l'heure est désormais à la théorisation, à l’écriture de ce que ce que ce nouvel espace spéculatif pourrait être. Un champ des possibles plein de promesses d’un monde immatériel qui non seulement rassemblerait toutes les connaissances du monde, mais permettrait aussi à tou.s.tes de les échanger d’un bout à l’autre de la planète. Les différentes avancées technologiques autres qu'Internet perpétuent le même schéma ; et avec des mécanismes d’évolution très similaires. Le cyber espace devient alors logiquement un enjeu socio-politique, où, sans vouloir renverser le système il s’agit d’en essayer un autre, de déplacer ces dynamiques de formes et de gouvernance, pour les remodeler différemment. Les questionnements de départ font sens : l’émergence de nouveaux enjeux amenés par les technologies pensent l’outil et sa potentialité comme espace transitoire vers une amélioration sociétale. D’ailleurs, il convient de préciser que, si les bases idéologiques liées à une perception salvatrice du cyber sont une utopie libertaire, les ramifications théoriques qui s’ensuivent se divisent logiquement dans des mouvances politiques plus marquées : d’un extrême à l’autre du spectre, on trouve une utopie prônant une forme de gouvernance, d’innovation progressiste en accord avec le système en place, et de l’autre une forme d’utopie anti capitaliste, auto organisée , anti utilitariste 2


Afin de bien saisir les enjeux des théories entrant dans ces catégories d’une manière ou d’une autre, il est crucial de les regrouper par point commun. Dans les théories cyber-utopistes anticapitalistes, les nouveautés apportées par la technologie offrent un espace à part pour déconstruire les normes, se libérer d’une forme de naturalisme essentialiste qui « empeste la théologie ». C’est d’ailleurs à partir de cette opposition entre ces deux termes que se construisent ces pensées. L’essentialisme et le naturalisme font référence à une notion de destin, d’une existence déterminée et de capacités innées auxquelles ont ne sauraient échapper (que cela soit par la nature ou le divin). A cette staticité fataliste s’oppose l’existentialisme 3, ce qui reflète un débat philosophique beaucoup plus long entre qu’est ce qui de l’humain relève de l’inné ou de l’acquis. Alors, ces théories se placent dans une forme d’existentialisme humaniste et universaliste. On retrouve dans ces dernières le développement de la notion d’aliénation : dans les nouvelles technologies, il pourrait se trouver un moyen d’échapper à une condition statique amenant à l’oppression. Il s’agit alors de réécrire l’histoire de l’origine de ces technologies avec Sadie Plant, de créer un futur fictionnel tangible et afrocentrique avec l’Afrofuturisme. Il est également question d’utiliser la dématérialisation, le cyberespace et prendre d’assaut les nouveaux enjeux digitaux pour s’émanciper avec le cyber, le xéno et le glitch féminisme On constate déjà des divergences dans les différentes idées. Alors que la pensée « racine » cyberféministe est utopique puisqu'elle propose un futur alternatif salvateur par le biais du cyborg, créant avec cela l’envie certaine d’effacer la limite entre nature et culture, la pensée xénoféministe, elle, se positionne comme réaliste, ne voulant pas céder à une forme d’illusion.

Les nouvelles technologies, et surtout Internet, perpétuent les mêmes schémas d’oppression que le monde réel , puisqu’ils ne sont pas un monde parallèle mais en font partie intégrante. On note l'importance de la fiction dans ces différents courants: L’évolution liant ces idées est elle aussi intéressante à observer; le manifeste cyborg de Donna Haraway, amorce une pensée qui se situe entre l’image du cyborg et celle de la femme de manière assez abstraite. De même, la précision apportée par Laboria Cuboniks en 2015 avec le manifeste xénoféministe, préconise beaucoup plus concrètement de prendre les nouvelles technologies d’assaut, de les transformer outils de luttes convergentes (en s’ancrant beaucoup plus clairement et radicalement dans la lutte queer que le cyber féminisme). Enfin très recemment, le glitch féminisme, de Legacy Russel apporte à tout cela une vision complémentaire, en établissant une comparaison entre la marque de l'existence des minorités à l’erreur numérique, autrement dit le « glitch » tout en revendiquant le fait d’échapper au saisissable comme forme et force de lutte technologique, (et tout en critiquant le manque de représentativité de personnes de couleur à la base des différentes théories abordées plus tôt). Il semble qu’à chaque fois une pierre est ajoutée à l’édifice de la lutte technologique.

Issus des mêmes volonté d’amélioration socio-politique, les mouvements technoprogressistes s’opposent aux théories plus radicales inscrites dans l’anticapitalisme: si initialement celles-ci annoncent une volonté de champ d’action vecteur d’évolution progressistes bénéfiques pour l’humanité, leur aboutissement concret à notre époque se range dans le cadre néo-libéral. Les cyber utopistes utilisent les technologies comme amélioration, extension de la capacité humaine, et misent tout sur l’innovation sans prise en compte réelle des déviances dangereuses que cela entraîne. L’exemple le plus probant pourrait bien être le transhumanisme : probablement le plus vieux des mouvements parmi ceux dont je parle ici puisque trouvant ses racines dans l’humanisme de la Renaissance et dans la philosophie des Lumières, son but initial est d’augmenter notre niveau de vie, nos capacités corporelles. Le transhumanisme possède aujourd’hui une lecture beaucoup plus posthumaniste, désire avant tout parer l’humain à des conditions de vie futures extrêmes, et considère que, si des technologies potentiellement destructrices telles que l’IA peuvent être développées, il faut les créer vite pour mieux les encadrer. Le problème, c’est que son application concrète est machiste, capitaliste, essentialiste, binaire, et donc exécutée pour une classe élitiste et privilégiée à des fins plus que douteuses. Selon Bernard Stiegler, le transhumanisme pourrait tomber dans une forme de néo-darwinisme socioéconomique entre ceux qui pourront vivre éternellement et les autres. De nouvelles manières de faire s’imposent, et comme le pointe du doigt Laboria Cuboniks, il est impératif d’assortir ces technologies avec une réflexion politique, à de la représentativité à la source, et à un usage repensé. Ces théories et pensées se positionnent clairement dans une forme de lutte, d’espoir qui ne veut pas s’apparenter à de l’illusion mais qui peut très facilement s’y piéger, ou bien dans un progressisme dangereux et malhonnête. L’interrogation la plus intéressante à poser serait pour moi celle-ci: Comment s’émanciper d’un système par un élément qui dépend du monde matériel, capitaliste? Comment imaginer, déconstruire, réinventer alors même que le prisme du capitalisme ne nous le permet pas ? Le cyber activisme a-t-il un réel impact ? à part la création de communautés safe (comme en parle très bien Legacy Russel), comment mesurer la force de frappe des nouvelles technologies, alors même qu’elles sont encadrées par des algorithmes, des mécanismes, des enjeux biaisés, indissociables du néo-libéralisme?


Reconnaissance faciale et Discrimination





Le monde est une hyperstition technologique: cyber nihilisme et posthumanisme


Dans cette seconde partie il sera question des courants qui s'apparentent à ce que je nomme cyber nihilisme. Le nihilisme que j’utilise dans son interprétation nietzschéenne vient du latin nihil, « rien », est une « doctrine selon laquelle rien n’existe au sens absolu ; négation de toute réalité substantielle, de toute croyance ». Pour Nietzsche, le nihilisme est la preuve d’une société décadente. En même temps que l’effervescence liée à l’émergence du cyberespace se levait déjà dans la fiction une forme de critique ; la technologie signait notre fin. Le mouvement punk et son nihilisme, prend alors un nouveau souffle, influencé par le tournant digital que prend petit à petit la société. La pensée, les ouvrages cyberpunks, les fictions célèbres que nous connaissons tou.s.tes reflètent un malaise : la technologie et l’innovation pourraient bien nous mener à notre perte, et nous dépasser. Même le roman de science-fiction Neuromancien de William Gibson (considéré comme fondateur du mouvement cyberpunk) parle du cyberespace comme d’« une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs ». On pressent alors, dans ces théories comme dans celles que j’abordais plus tôt l’importance de la fiction dans le développement des idées : le cyberspace est un espace potentiel, faussement immatériel, et la fiction l’est aussi, leur rôle dans la culture et l'épistémè en général est relativement équivalent. Les idées construites dans ces réalités tangibles infusent d’une manière ou d’une autre dans l’inconscient collectif, et comme pour les cyber utopies, la fiction permet de spéculer un avenir différent.


Johnny Mnemonic (William Gibson)


Empreintes d’un fatalisme amer, d’une certitude que la société, l’humanité touche à sa fin et que nous ne pouvons rien y faire, ces pensées s’opposent mais se complètent avec les théories utopistes : puisqu’elles théorisent le fait que le cyberespace en tant que terre promise est un instrument du capital fait pour donner l’espoir d’une amélioration : c’est ce qu’aborde l’hyperstition de Nick Land (et ce que dénoncaient déjà Acid Phreak et Phiber Optic). Ce néologisme désigne l’action d’idées populaire dans le domaine de la culture, qui avec un certain effort finissent par devenir réalité, c’est ce qui désigne dans le cadre technologique la construction du rêve d’un futur proche accessible disséminé dans la culture pour pousser le peuple à continuer d’évoluer dans les mêmes rouages capitalistes qu’auparavant. (attention, Nick Land penche à présent vers des idées d'extrêmes droite).

Samsung Smart Cities



Une proximité dans le cheminement de pensée entre cyber-nihilisme et cyber-utopisme est à relever, aussi bien dans les grands noms qui les ont façonné, que dans les termes développés. Il n’est pas réfuté que les nouvelles technologies sont un enjeu politique majeur, et possèdent un potentiel politique certain, mais puisque le capitalisme est une force toute puissante et que tout va s’écrouler, les technologies peuvent nous aider à nous y préparer, comme avec le 3D Additivism théorisé par Moreshin Allahiary et Daniel Rourke. De la même manière que le capitalisme avale tout et montre tout les jours sa capacité à absorber ce qui va contre lui, il faudrait l’exacerber, comme une lutte anticapitaliste désespérée qui viserait à accélérer sa chute, c’est l’accélerationnisme, théorisé par Alex Williams et Nick Srnicek en 2013. C’est donc dans un cadre post humaniste et post croissance qu’évoluent ces théories, ce qui constitue un point commun assez caractéristique de ces théories cyber nihilistes. L’accélerationisme insiste sur une notion de vitesse, de course à l’innovation (qui rejoint certaines points théoriques du transhumanisme), le 3D Additivisme lui reste quelque peu différent dans sa construction théorique. En effet, pour Moreshin Allahyari et Daniel Rourke, rien ne déjouera le capitalisme, l’humanité touche à sa fin, il faut alors représenter cette déchéance pour mieux accepter un futur proche dans lequel l’humain ne fera pas partie. On trouve dans cette pensée des points communs avec le xénoféminisme dans le concept fort d’aliénation, appelé dans le manifeste « Fluid Outside », c'est-à-dire une forme d'altérité fluide qui a toujours été synonyme d’oppression. Ces théories sont spécifiques par leur lignes directrices fortes, et si des pensées techno sceptiques existaient déjà – notamment lorsqu’il fut question d’activisme digitale en lien avec les réseaux sociaux, en posant toute révolte digitale comme vaine puisque absorbée par algorithmes et prismes personnalisés –, les théories cyber nihilistes que j’aborde ici on la particularité de critiquer et de répondre d’une manière ou d’une autre, par un champ d’action.

Je demeure assez critique vis-à-vis de ces théories: bien que possédant des arguments recevables et pertinents pour la plupart, elles sont pour moi le fruit d’une réflexion égoïste, privilégiée et même dangereuse pour certaines. En effet, pour moi, ce nihilisme est un privilège dont les personnes ayant l'obligation de lutter pour défendre la marque de leur existence n’ont pas le luxe d’avoir. De la même manière, choisir d'accélérer un système qui oppresse les minorités montre une déconnexion bien souvent flagrante de la réalité humaine, si ce n’est écologique de la chose.


Ces théories sont importantes et cruciales à aborder. Le lien entre technologie et humain, identité, réalités sociales & politiques, devient de plus en plus intrinsèque, et il me semble judicieux de non seulement percevoir le réel par le prisme technologique, mais aussi et surtout de saisir les enjeux de ces outils, de ce cyberespace, lui accorder une forme de responsabilité sociale. Si aujourd’hui le domaine digital reste au service de politiques liberticides, au mieux du néo-libéralisme au pire de régimes autoritaires, il serait tout à fait pertinent de considérer ces ensembles de données comme vecteurs de potentialités socio-politiques, militantes, qu’elle soient progressistes ou radicales. Il est indéniable que les utopies initiales liées au cyberespace sont illusoires et dépassées. Toutefois, les recherches issues de ce domaine sont à l’image de l’innovation technologique; en mouvement perpétuel. Je ne saurais non plus m’inscrire précisément dans aucuns des courants de pensées énoncés dans le cadre de cet article, toutefois c’est dans la synthèse, la recherche que je trouve de manière éparse des formes de réponses qui me conviennent, ou non. Il s’agit d’amorcer une tentative de recul sur des enjeux socio-(techno)politiques qu’il me semble crucial de traiter. Cet écrit se veut porteur de clés de compréhension face à ce mur théorique ; il appelle à la réflexion, la critique, la contestation et l’augmentation, car la recherche est selon moi un pilier de la lutte.